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Les 11 et 12 avril 2026, le collectif ougandais Nyege Nyege a investi le Théâtre Claude Lévi-Strauss du musée du Quai Branly pour deux soirées de musique électronique africaine expérimentale. Une présence dans l’un des hauts lieux culturels de la capitale française qui témoigne du rayonnement croissant d’une scène longtemps cantonnée aux marges.
Dans le cadre de l’exposition Africa Fashion, inaugurée le 31 mars au musée du Quai Branly, le collectif ougandais a pris le contrôle du Théâtre Claude Lévi-Strauss les 11 et 12 avril. Deux soirées conçues non comme un simple concert de world music, mais comme une démonstration de ce que la scène électronique africaine contemporaine produit de plus singulier et de plus radical. Pour beaucoup de spectateurs parisiens, c’était une première rencontre avec un univers sonore dont l’influence grandit pourtant bien au-delà des frontières du continent.
Nyege Nyege, dont le nom traduit une « irrésistible et soudaine envie de danser », est né en 2015 sous la forme d’un festival sur les bords du Nil en Ouganda. À ses débuts, il ressemblait à une rave party attirant quelques centaines de participants, animé par deux Européens, Derek Debru et Arlen Dilsizian, déterminés à faire entendre des musiques locales plutôt que les tubes internationaux de dancehall ou de hip-hop diffusés dans les clubs de Kampala. L’ambition était claire dès l’origine : rendre visible ce que la capitale ougandaise produisait en dehors des circuits commerciaux, une musique ancrée dans des traditions locales mais résolument tournée vers l’expérimentation.
Nyege Nyege est aujourd’hui un collectif d’artistes fondé en 2013, qui promeut la musique indépendante, principalement électronique, par des artistes africains. Une décennie plus tard, la nébuleuse s’est structurée autour d’un studio d’enregistrement et de deux labels, Hakuna Kulala et Nyege Nyege Tapes, qui comptent autant de styles que d’artistes : du cruise beats nigérian de DJ Tobzy au singeli tanzanien survolté de Jay Mitta, en passant par le balani malien de DJ Diaki. Ce foisonnement de micro-genres, rendu possible par Internet et les réseaux sociaux, constitue l’identité propre de la mouvance : une diversité assumée, sans étiquette unique.
Le samedi 11 avril, de 20 h à 22 h, HHY & The Kampala Unit ont ouvert les festivités. Dirigé par le musicien portugais HHY et la trompettiste ougandaise Florence Nandawula, le groupe mêle dub, percussions et cuivres dans une proposition qui questionne la mémoire et l’avenir des diasporas afro-descendantes, en jouant sur les textures rythmiques, les voix et les circulations sonores. La formation propose une transe cinématographique façonnée par des textures électroniques et une rythmique mutante. Ce n’est pas de la world music au sens consommable du terme, mais une musique qui dérange autant qu’elle transporte.
Le dimanche 12 avril, à partir de 17 h, Arsenal Mikebe a rejoint le musicien britannique Shabaka Hutchings pour une rencontre entre percussions futuristes et poésie sonore du jazz contemporain. Issu de la périphérie de Kampala, le groupe a croisé le prodige londonien Shabaka Hutchings, figure du jazz contemporain et instrumentiste touche-à-tout, qui a apporté, par sa maîtrise des vents, des cuivres et des machines, une dimension supplémentaire au flux tendu des trois percussionnistes. Le spectacle était accompagné d’une scénographie conçue par Tarik Barri. Deux langages musicaux en apparence éloignés, qui se sont révélés, sur la scène du Quai Branly, profondément compatibles.
Ces deux soirées ne se sont pas tenues par hasard dans l’enceinte du Quai Branly. Elles constituaient le versant musical de l’exposition Africa Fashion, qui célèbre l’intense créativité de la mode africaine et entendait en saluer également l’audace musicale. Le rapprochement entre mode et électro underground n’est pas anodin : l’un comme l’autre interrogent les représentations que l’Occident projette sur le continent, et tous deux revendiquent une modernité qui ne se construit pas en rupture avec les héritages locaux, mais à partir d’eux.
Pour Nyege Nyege, l’entrée dans un musée aussi emblématique que le Quai Branly représente un jalon symbolique fort. Derek Debru, l’un des cofondateurs du collectif, a toujours revendiqué une ligne claire : « Tous les artistes Nyege font partie de ce qu’on appelle communément l’underground. Ils ne passent pas à la radio. Certains sont un peu des stars, mais chez eux, dans leur propre communauté. » C’est précisément cette identité périphérique que le Quai Branly a choisie d’inviter dans ses murs — un geste qui dit quelque chose sur l’évolution des institutions culturelles européennes face aux scènes non occidentales.
La présence à Paris s’inscrit dans une dynamique d’expansion internationale soutenue. En 2025, plus de 400 soirées ou festivals estampillés Nyege Nyege ont fait trembler les dancefloors du monde entier. La nébuleuse underground est en passe de redéfinir les contours de la musique électro bien au-delà de l’Afrique. Pourtant, Derek Debru insiste sur le fait que cette visibilité croissante ne s’est pas faite au prix d’un alignement sur les formats attendus par les programmateurs européens. La musique produite sous le label Nyege Nyege Tapes reste délibérément hors des sentiers balisés par l’industrie.
Florence Nandawula, trompettiste de Kampala Unit, résume l’esprit qui fédère ces artistes aux parcours si différents : « Nyege Nyege, c’est comme une grande famille. On partage tout. On partage la musique, on regarde sans arrêt ce que font les autres, on s’écoute et on échange nos idées. On se connaît depuis des années et on grandit tous ensemble. » Cette logique de réseau et de mutualisation, à contre-courant de la compétition individuelle que valorise l’industrie musicale dominante, constitue l’un des traits distinctifs du projet.
Ce week-end parisien illustre un glissement plus profond dans la géographie de la musique électronique mondiale. Pendant deux décennies, Berlin, Detroit ou Londres ont structuré les imaginaires et les circuits de diffusion de ce genre. Aujourd’hui, Kampala, Dar es-Salaam ou Lagos produisent des formes musicales que les festivals et les musées européens s’arrachent — non plus comme curiosités exotiques, mais comme propositions artistiques à part entière. Derek Debru le formule sans ambages : « Aujourd’hui, grâce à Internet et aux réseaux, on a un regard beaucoup plus aiguisé sur la complexité du paysage musical, on peut faire découvrir des micro-genres. Et certains de nos artistes sont désormais invités dans les grands festivals européens d’électro. »
Le prochain rendez-vous du Quai Branly dans le cadre d’Africa Fashion est programmé le 24 avril 2026 avec une soirée gratuite associant concerts, DJ sets et déambulations dans les salles du musée, poursuivant ainsi la mise en visibilité des scènes africaines contemporaines au cœur de Paris.
RÉDACTION DE SAMIFY.COM
Écrit par: Samir
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