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Djurdjura, le groupe qui chantait « tout haut ce que leurs mères fredonnaient tout bas »

todayavril 10, 2026 13 1

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Djurdjura, le groupe qui chantait « tout haut ce que leurs mères fredonnaient tout bas »

Fondé en 1979 à Paris par Djouhra Abouda, alias Djura, le groupe Djurdjura a porté la chanson kabyle sur les scènes internationales en y mêlant revendication féminine et fusion musicale. Quarante-cinq ans après ses débuts, son œuvre demeure une référence du patrimoine berbère et de la world music.

Créé en 1979, le groupe emprunte son nom au Djurdjura, la plus longue chaîne montagneuse de la Kabylie. Derrière ce choix se trouve une intention claire : ancrer la musique dans une identité géographique et culturelle précise, celle d’un peuple dont la tradition orale avait longtemps été confinée aux espaces domestiques. La chanteuse Djouhra et ses deux choristes Malha et Fatima portent sur scène des fouta kabyles, vêtements traditionnels conçus par Malha elle-même, transformant chaque concert en manifeste autant qu’en spectacle.

De Belleville aux scènes parisiennes : un parcours forgé dans la rupture

Née le 3 avril 1949 à Ifigha, en Algérie, Djouhra Abouda n’avait que cinq ans lorsqu’elle rejoignit son père à Paris, dans le quartier de Belleville, avant d’être relogée à La Courneuve. Elle ne parlait alors que le kabyle. Adolescente attirée par le théâtre et le cinéma, elle se heurta à l’opposition paternelle, qui ne lui voyait comme avenir que celui de mère au foyer. Ce refus d’un destin assigné allait structurer toute sa trajectoire artistique. À dix-sept ans, elle retourna seule en Algérie à la recherche de ses racines, avant de revenir en France après avoir résisté à une tentative de mariage forcé. Elle s’inscrit aux Beaux-Arts, obtient une maîtrise en arts plastiques, et réalise dans les années 1970 plusieurs films engagés, posant les bases d’un engagement qui se prolongerait dans la musique.

En 1979, encouragée par son mari Hervé Lacroix, elle fonde le groupe Djurdjura et est dépassée par l’ampleur du succès : le groupe passe à l’Olympia, après Oum Kalthoum, et le public arrive par cars entiers de La Courneuve et d’Aubervilliers. Sur la scène de l’émission Mosaïques, diffusée sur FR3, et sur celle de la Fête de l’Humanité, le trio impose une présence rare dans le paysage musical francophone : celle de femmes algériennes chantant en kabyle et en français, sur des arrangements mêlant folk, pop-rock et percussions berbères.

Une fusion musicale au service d’une mémoire vivante

La musique du groupe constitue une fusion de la modernité — folk, pop-rock — et des mélodies et rythmes traditionnels de la Kabylie. Cette alchimie ne relève pas d’un simple syncrétisme esthétique : elle est le vecteur d’une parole longtemps étouffée. Comme Djura l’a elle-même formulé, le groupe chantait « tout haut ce que leurs mères fredonnaient tout bas » — cette formule, devenue emblématique, dit à elle seule l’ambition du projet : arracher la chanson kabyle féminine à la sphère privée pour en faire un acte public et politique.

Les thèmes portés par le groupe couvrent la scolarité des filles, le mariage forcé, la soumission, le patriarcat, mais aussi la nostalgie, l’immigration, le racisme et la reconnaissance de la langue amazighe. Ce spectre large permet à la musique du groupe de toucher simultanément les immigrés kabyles installés en banlieue parisienne et un public international sensible aux luttes pour les droits des femmes. Djura a souhaité aborder la musique kabyle avec toutes les influences qui l’avaient nourrie, pour la faire correspondre à une esthétique et un langage universel, fondant ainsi « le premier groupe féminin et féministe de World Music berbère ».

La discographie produite entre 1979 et les années 2000 jalonne cette évolution. Le Printemps (1979), Asirem (1980), L’Espoir (1982), A Yemma (1984), Le Défi (1986) constituent la première période du groupe, interrompue par un différend familial. En 1986, Djura crée un nouveau groupe sous le nom de Djur Djura — en deux mots — faute de pouvoir utiliser le nom initial. Les albums Uni-vers-elle (2002) et Al Slam-a (2007) prolongent cette trajectoire dans les décennies suivantes.

Un interdit algérien levé après trente ans de silence officiel

Le succès international du groupe contrasta longtemps avec son absence sur les scènes algériennes. Le groupe initial avait été interdit de se produire en Algérie à cause de ses chants patriotiques kabyles. Cet interdit, qui dura plusieurs décennies, illustre la tension persistante entre les revendications identitaires amazighes et les politiques culturelles de l’État algérien durant la période postindépendance. Ce n’est qu’en 2015 que le nouveau groupe effectue une tournée en Algérie, passant notamment au 37e festival international de musique de Timgad, avant de se produire en 2016 au Théâtre Hasni-Chakroun d’Oran puis au Centre des arts de Sidi Fredj.

Ce retour au pays, après plus de trente ans d’absence imposée, prit une valeur symbolique que le répertoire lui-même renforçait. Parmi les titres interprétés lors de ces concerts figurait Kker a mmis umazigh — « Debout fils d’Amazigh » —, chant patriotique écrit en 1945 par Mohand Idir Aït Amrane, figure fondatrice de la chanson kabyle engagée. En reprenant ce texte, le groupe inscrivait son propre combat dans une continuité historique qui remontait bien avant 1979.

Un héritage reconnu, un engagement maintenu

La trajectoire de Djura dépasse le seul domaine musical. Son roman autobiographique Le Voile du silence, paru en 1987, se vend à plus de 200 000 exemplaires, faisant du récit de sa vie et de celle du groupe une œuvre littéraire à part entière. En 2008, elle crée L’Opéra des cités, fresque musicale retraçant l’histoire de l’immigration sur trois générations, élargissant son propos à une réflexion sur la mémoire collective des populations issues de l’immigration maghrébine. La reconnaissance institutionnelle suivra : nommée chevalière de la Légion d’honneur en 2005 dans le cadre de la promotion de l’égalité des chances, puis désignée au Conseil économique, social et environnemental par décret présidentiel en mars 2017, Djura aura parcouru le chemin de la banlieue parisienne aux plus hautes instances de la République française.

Pionnière de la world music, résolument engagée en faveur de la liberté d’expression, de l’émancipation des femmes et des minorités, le groupe a tourné dans le monde entier. Aujourd’hui, Djur Djura continue de revisiter son répertoire, affirmant vouloir transmettre sa culture et son engagement aux générations suivantes. Le massif du Djurdjura, lui, n’a pas changé de nom.

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Écrit par: Samir

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