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Né à Béchar en 1946, Abdelaziz Abdallah – dit Alla – a inventé un genre musical à nulle autre pareil : le foundou, musique sahraoui improvisée au luth, portée par les résonances de la mine et des grands espaces du Sahara algérien. En hommage à cet artiste autodidacte, sa ville natale lui a érigé une stèle en forme d’oud géant, symbole d’une reconnaissance tardive mais indéniable.
Il y a des destins artistiques qui ne s’expliquent pas par une formation académique ni par une hérédité musicale revendiquée, mais par quelque chose de plus profond : un rapport physique, presque viscéral, à la terre et au son. Celui d’Alla appartient à cette catégorie rare. Dernier d’une famille de douze enfants, fils d’un mineur de la houillère de Kenadsa, Abdelaziz Abdallah a quitté l’école à l’âge de quinze ans pour travailler comme électricien, puis boulanger, avant d’ouvrir son propre magasin de meubles en 1986. Rien, dans ce parcours de survie, ne semblait annoncer l’émergence d’un musicien de portée internationale. Pourtant, c’est précisément dans cette vie sans filet que le futur Alla a forgé le seul outil qui lui permettrait, des décennies plus tard, de porter la Saoura aux oreilles du monde.
Avant même d’avoir les moyens d’acquérir un instrument, l’adolescent s’en est fabriqué un. À l’âge de seize ans, Alla a construit son premier luth à partir de matériaux de récupération : un bidon, des bouts de bois en guise de manche, des câbles de frein de vélo pour les cordes. Ce premier instrument de fortune, joué devant les copains du quartier de Béchar, est le point de départ d’une trajectoire qui ne devait plus s’interrompre. Ce que révèle cette anecdote, c’est avant tout que le foundou n’est pas né dans un conservatoire : il est né dans la rue, dans la débrouille, dans l’urgence d’un gamin qui avait besoin de jouer.
Ce n’est qu’en 1972, après des années de pratique sur cet instrument de fortune, qu’Alla parvient à acheter son premier véritable luth. Dès lors, sa maîtrise progresse rapidement, mais dans une direction qui le distingue d’emblée des musiciens de sa génération. Refusant de se soumettre aux conventions de la musique arabe classique, il développe une approche entièrement personnelle, fondée sur l’improvisation et la liberté de forme. C’est de cette rupture volontaire avec la norme académique que naît le foundou.
Le mot lui-même pose question. À l’origine, le terme « foundou » était un jargon utilisé par les mineurs des houillères de Kenadza pour désigner les puits de charbon numérotés. Le fond numéro deux, là où travaillait le père d’Alla, a donné son nom au genre musical, comme hommage discret du fils à l’ouvrier. Certains chercheurs y voient aussi une déformation de « fond doux », d’autres encore une référence au surnom paternel. Quelle que soit l’étymologie retenue, le mot porte en lui toute une archéologie sociale : la sueur des mineurs, la colonisation, le silence des sous-sols.
Selon le chercheur en patrimoine Azzeddine Benyakoub, anciennement directeur des radios locales de Béchar et d’Oran, le foundou est « l’expression parfaite du riche patrimoine musical et culturel des régions du sud du pays ». Musicalement, le genre se définit par l’improvisation sur un luth joué seul, parfois accompagné d’une derbouka frappée à la manière d’une tabla, dans une atmosphère de plénitude et de grands espaces. Les longs silences font partie intégrante de la composition : l’égrènement aérien des sons, l’intemporalité, la gravité des percussions. Rien dans ce dispositif ne ressemble à la musique arabe savante, ce qui vaut au foundou une singularité absolue.
Ce qui distingue Alla des autres praticiens du luth arabe, c’est sa capacité à traverser les frontières musicales sans jamais les revendiquer. Le grand luthiste irakien Mounir Bachir, disparu en 1997, disait de lui : « Vous avez en Algérie un luthiste exceptionnel, Alla, dont le jeu échappe aux schémas de la musique arabe. » Cette reconnaissance par l’un des plus grands virtuoses du oud arabe au XXe siècle n’est pas anodine : elle signifie qu’Alla n’a pas seulement perfectionné un genre existant, il en a inventé un nouveau.
Son style incorpore des réminiscences berbères héritées de la région de Taghit, dont est originaire sa famille paternelle, des échos de traditions musicales subsahariennes, et une liberté d’improvisation qui rappelle davantage le jazz que le melhoun ou le chaâbi. D’une séance à l’autre, selon les sources concordantes, son luth change de nature : il peut évoquer une guitare, un guembri ou une cora. Sa carrière internationale s’est ouverte dès 1992, lorsqu’il représente l’Algérie lors d’un concert donné à l’Unesco, à Paris. Depuis lors, il vit en France tout en restant profondément ancré dans l’imaginaire de la Saoura.
Les titres des albums d’Alla sont, à eux seuls, un programme. Chacun porte le nom d’un lieu ou d’une réalité de son univers natal. Parmi ses albums les plus connus figurent El-Gasmia, Zohra, Tanakoul et Taghit, vendus à des milliers d’exemplaires en Algérie et à l’étranger. Foundou de Béchar, publié en 1992, pose les fondations documentaires du genre. Taghit, paru en 1994, rend hommage au village dont son père est originaire. Tanakoul, en 1996, poursuit cette cartographie musicale de la Saoura. Chaque disque fonctionne comme un portrait sonore d’une région que les circuits culturels algériens et internationaux avaient longtemps ignorée.
En juin 2018, la ville de Béchar a inauguré une stèle artistique représentant un oud géant sur un rond-point, en hommage à son enfant le plus célèbre. Ce geste municipal, modeste en apparence, marque une étape dans la reconnaissance officielle d’un artiste longtemps maintenu en marge des circuits institutionnels de la culture algérienne. En mars 2020, la ministre de la Culture a annoncé l’institution d’un prix national portant le nom d’Alla, destiné à promouvoir les musiques spirituelles et à encourager les jeunes talents dans le jeu du luth.
Derrière ces hommages tardifs se dessine une réalité structurelle : la musique du sud algérien a longtemps souffert d’une invisibilité institutionnelle que ne connaissait pas le chaâbi d’Alger ou le malouf de Constantine. Qu’un genre né dans les mines de charbon de la colonisation et porté par un autodidacte sans réseau soit aujourd’hui reconnu comme patrimoine national, c’est, selon le chercheur Ameur Younsi cité par El Watan, la preuve que le foundou « symbolise la Saoura et la culture algérienne » bien au-delà de son berceau géographique. La prochaine étape – l’inscription du foundou au patrimoine immatériel de l’Algérie – reste, à ce jour, une revendication des acteurs culturels de la région, sans décision officielle annoncée.
Sources
Samir B.
Écrit par: Samir
Abdelaziz Abdallah Alla Bechar Foundou
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