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Karim Tahar, l’homme qui inventa la chanson kabyle moderne de charme

todaymai 20, 2026 25

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Karim Tahar, l’homme qui inventa la chanson kabyle moderne de charme

Il s’appelait Tahar Khalli, mais l’Algérie le connaissait sous le nom de Karim Tahar — le « Tino Rossi kabyle ». Mort à Alger le 10 octobre 2025, à l’âge de 94 ans, ce chanteur trilingue, boxeur professionnel, moudjahid et arbitre international laisse derrière lui une œuvre fondatrice que l’histoire culturelle algérienne n’a jamais vraiment célébrée.

Le vendredi 10 octobre 2025, après la salat El Djoumoua, un homme de 94 ans a été inhumé au cimetière de Garidi, à Alger, dans une discrétion qui dit beaucoup sur l’Algérie et sa mémoire artistique. Tahar Khalli, dit Karim Tahar, venait de s’éteindre à son domicile du boulevard Bougara, dans la Résidence Le Pacha. Il était, selon l’hommage publié par Le Matin d’Algérie le jour même, le doyen des artistes kabyles — et l’un des hommes les plus extraordinaires qu’ait produits la culture algérienne du XXe siècle. Son nom, pourtant, n’était familier qu’à une poignée de connaisseurs.

Le révolutionnaire de 16 ans

Né le 17 octobre 1931 à El-Flay, dans la daïra de Sidi-Aïch, en wilaya de Béjaïa, Karim Tahar rejoint Alger dès l’enfance et grandit à Bab El Oued, dans l’atmosphère métissée d’une ville coloniale où les musiques du monde se croisent. C’est cette curiosité précoce pour les rythmes étrangers qui va, à 16 ans à peine, le pousser à faire ce que personne n’avait osé : introduire la modernité dans la chanson kabyle. En 1947, dans les studios de la radio kabyle de la rue Berthezène à Alger, il compose et enregistre son premier titre, « Itij Madicreq ». Il y intègre des instruments totalement inconnus de la rythmique kabyle — le saxophone, le trombone, les trompettes bouchées, le bandonéon argentin et la basse africaine — selon la documentation détaillée réunie par la base de données culturelle Africultures.

La réaction des gardiens de la tradition ne tarde pas. Selon le témoignage de l’artiste rapporté par Le Jeune Indépendant, le musicien conservateur Cheikh Nourredine fait irruption dans le studio, ivre de colère : « C’est quoi ce charivari insultant la chanson kabyle ? » Il repart seul. Ce que révèle cet épisode, c’est avant tout l’audace structurelle d’un artiste qui, à l’âge où d’autres apprennent encore les fondamentaux, refondait les bases d’un genre entier. À rebours du folklorisme dominant dans le monde arabe de l’époque, Karim Tahar emprunte la rumba, le boléro, le flamenco et la valse pour les injecter dans le kabyle. Les musicologues qui ont étudié la trajectoire de la chanson kabyle moderne, dont les travaux publiés sur la plateforme ASJP en 2024, reconnaissent dans cette démarche le premier acte de la modernisation musicale algérienne.

La boxe, le FLN et Ali La Pointe

La musique n’est qu’une des facettes de Tahar Khalli. Dans les mêmes années 1940 et 1950, il mène de front une carrière de boxeur professionnel qui le propulse au sommet du noble art. Arbitre international de boxe anglaise, il représente l’Algérie aux Jeux olympiques, aux championnats du monde, européens, asiatiques et africains. Son exploit le plus marquant, selon La Gazette du Fennec, est d’arbitrer en 1974, à La Havane, la finale du Championnat du monde de boxe qui oppose, en pleine guerre froide, les États-Unis à l’Union soviétique. Il sera également membre du comité exécutif de l’Association internationale de boxe (AIBA) et président de la commission supérieure des juges et arbitres de boxe de l’Union arabe africaine.

Mais c’est un autre épisode qui situe définitivement Karim Tahar dans le grand récit national. Dès l’appel du FLN en novembre 1954, il raccroche les gants et s’engage dans la lutte pour l’indépendance en rejoignant la Fédération de France du FLN. Avant cela, il avait initié à la boxe un jeune homme du quartier destiné à devenir l’une des figures les plus mythiques de la résistance : Ali La Pointe, futur compagnon de Yacef Saâdi dans la bataille d’Alger. Ce détail, révélé lors d’une rencontre à Tizi Ouzou et rapporté par La Dépêche de Kabylie en 2013, est resté quasi absent des récits officiels de la résistance.

De Paris au Caire, entre Piaf et Abdelwahab

La trajectoire internationale de Karim Tahar est à la mesure de son talent. À Paris, il chante en kabyle, en arabe et en français sur les scènes hexagonales — une première pour un artiste algérien à cette époque. Il collabore avec le compositeur virtuose Mohamed Iguerbouchène, dont la baguette orchestre notamment son titre « Pour Toi Mon Rêve d’Amour », lequel rencontre un succès notable auprès du public français, selon le témoignage recueilli dans les archives d’Africultures. Le surnom de « Tino Rossi kabyle » lui est alors attribué par des auditeurs frappés par son timbre vocal chaud et sa maîtrise du chant de charme méditerranéen.

Au Caire, où il séjourne trois années pour tourner dans le film « N’oublions pas la Palestine », il côtoie Mohamed Abdelwahab, Farid El Atrache et assiste en personne à la réception réservée à Oum Kalthoum par le président Nasser — soit l’olympe vivant de la chanson arabe du XXe siècle. Cette immersion cairote nourrit durablement son écriture musicale et son sens de l’orchestration. De retour en Algérie, il joue également dans le film français « Aventure à Alger » et tisse une amitié artistique avec Cherif Kheddam, dont la voix, selon les témoignages de l’hommage de Tizi Ouzou rapportés par Le Jeune Indépendant, ressemblait étonnamment à la sienne.

Karim Tahar: Une vie consacrée à l'art et au noble art - Algerie360

L’absent des hommages officiels et des manuels scolaires

Paradoxe central de cette vie hors du commun : malgré un parcours qui croise les plus grandes figures artistiques et sportives du XXe siècle, Karim Tahar est mort dans une relative obscurité. La base de données culturelle Africultures le note sans détour : malgré un talent immense, il est resté « un artiste totalement méconnu », dont seuls les anciens admirateurs du milieu artistique et intellectuel gardaient le souvenir. Ses hommages institutionnels de son vivant se limitèrent à quelques cérémonies en Kabylie, dont une à la Maison de la Culture Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou en 2022. Aucune déclaration officielle du ministère de la Culture algérien n’a été documentée à l’occasion de son décès en octobre 2025.

Ce silence illustre une dynamique plus profonde : la fragilité de la transmission culturelle amazighe dans un pays où l’histoire officielle a longtemps hiérarchisé les mémoires. Karim Tahar avait tout pour figurer dans les programmes scolaires, les émissions patrimoniales de la télévision nationale, les galeries d’honneur du ministère de la Culture. Il n’y figure pas. Un historien, le Dr Mouloud Ounnoughène, avait promis en 2022 — lors de l’hommage de Tizi Ouzou rapporté par Le Jeune Indépendant — de consacrer une biographie complète à sa vie et à son œuvre. Aucune parution n’a été enregistrée à ce jour.

Le 10 octobre 2025, avec la mort de Tahar Khalli, la chanson algérienne a perdu son dernier pont vivant avec les années 1940 — cette décennie charnière où, dans un pays sous domination coloniale, un adolescent de Kabylie décidait que sa musique méritait le monde entier. « Son nom restera gravé, à jamais, dans le vaste champ mémoriel du monde amazigh », écrivait Le Matin d’Algérie le jour de sa disparition. Il reste à savoir si la mémoire institutionnelle algérienne finira un jour par lui rendre la place qui lui revient.


Sources

  1. La Gazette du Fennec — « Boxe : Immense cadre du Noble art et artiste, Karim Khali n’est plus ! » https://lagazettedufennec.com/boxe-immense-cadre-du-noble-art-et-artiste-karim-khali-nest-plus/ — consulté le 20 mai 2026
  2. Le Matin d’Algérie — « Hommage à Karim Tahar, doyen de la chanson kabyle et ancien boxeur » https://lematindalgerie.com/hommage-a-karim-tahar-doyen-de-la-chanson-kabyle-et-ancien-boxeur/ — consulté le 20 mai 2026
  3. Africultures — « Karim Tahar — Fiche Personne » https://africultures.com/personnes/?no=55902 — consulté le 20 mai 2026
  4. Le Jeune Indépendant — « Karim Tahar, une icône de la chanson et de la boxe » https://www.jeune-independant.net/il-etait-une-icone-de-la-chanson-et-de-la-boxe-un-hommage-memorable-a-karim-tahar/ — consulté le 20 mai 2026
  5. La Dépêche de Kabylie — « Rencontre avec Karim Tahar » https://www.depechedekabylie.com/culture/128214-rencontre-avec-karim-tahar/ — consulté le 20 mai 2026
  6. La Dépêche de Kabylie — « Karim Tahar, le Tino Rossi kabyle » https://www.depechedekabylie.com/culture/97975-karim-tahar-le-tino-rossi-kabyle/ — consulté le 20 mai 2026

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Écrit par: Samir

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